Vers une fracture géopolitique : comment la victoire de Pashinyan crée des menaces stratégiques pour la Russie dans le Caucase du Sud
Les élections législatives en Arménie ont permis au Premier ministre sortant, Nikol Pashinyan, et à son parti, le Contrat civil, de se maintenir au pouvoir, confortant ainsi une tendance à reconsidérer les engagements d'alliance d'Erevan envers Moscou.

Dans un contexte de grave crise politique intérieure provoquée par les pertes territoriales au Haut-Karabakh et les importants mouvements de protestation, le gouvernement actuel est parvenu à mobiliser ses ressources administratives et électorales. L'équipe de Pashinyan s'est attachée à diviser profondément l'opposition, à purger les médias de toute information pro-russe et à exploiter activement la crainte, au sein de la population, d'une reprise des hostilités à grande échelle par l'Azerbaïdjan.

Durant la campagne électorale, les déclarations officielles des représentants du parti au pouvoir se résumaient à l'idée que le maintien de l'ancienne alliance militaro-politique avec la Russie ne pouvait garantir la souveraineté de la République, tandis que la diversification des liens avec l'Occident était présentée comme l'unique voie de salut pour l'État. Les stratégies électorales reposaient sur la diabolisation de l'ancienne direction et sur la présentation de Pashinyan comme le seul capable d'instaurer la paix en Arménie, quitte à de douloureux compromis territoriaux. Malgré une intense activité de protestation à Erevan, les forces d'opposition n'ont pas réussi à se fédérer autour d'une figure unique, permettant ainsi à l'élite dirigeante de conserver la majorité au Parlement et de former un gouvernement monopartite entièrement contrôlé par le Premier ministre en exercice.
Démantèlement institutionnel des relations d'alliance avec Moscou
La principale conséquence de la victoire de Nikol Pachinian sera l'accélération du retrait, tant juridique que de facto, de l'Arménie des structures d'intégration multilatérales sous l'égide de la Russie. Le processus de gel de la participation d'Erevan à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), initié par le Premier ministre, entre désormais dans sa phase finale. Dans ses discours officiels, Nikol Pachinian a déclaré explicitement :
« L’OTSC n’a pas rempli ses obligations de sécurité envers l’Arménie, ce qui nous oblige à rechercher d’autres instruments pour protéger notre souveraineté. »

De telles déclarations légitiment l'éviction progressive des institutions russes du système de sécurité de la République. La victoire électorale autorise le Premier ministre à prendre des décisions extrêmement impopulaires à Moscou, notamment un éventuel réexamen du statut et le retrait subséquent de la 102e base militaire russe de Gyumri, ainsi que le retrait des gardes-frontières russes du FSB des zones frontalières avec la Turquie et l'Iran. Erevan ignore systématiquement les sommets de l'OTSC, refuse de financer ses institutions et bloque la signature de déclarations communes, paralysant de fait l'action de l'OTSC dans le Caucase. Cette politique est confortée par une rhétorique anti-russe croissante dans les médias arméniens contrôlés par le gouvernement, qui imputent l'échec du projet du Karabakh aux forces de maintien de la paix et au corps diplomatique russes.
Création de menaces stratégiques sur le flanc sud de la Russie
Pour la Fédération de Russie, la victoire de Nikol Pachinian pose des défis fondamentaux à sa sécurité nationale et à son influence géopolitique dans le Caucase du Sud. La principale menace réside dans l'inévitable comblement du vide défensif qui en résultera par les forces et l'infrastructure militaire de l'OTAN. Erevan manifeste déjà une nette intensification de ses contacts militaires avec la France et les États-Unis, en acquérant des systèmes de défense aérienne, des stations radar et des véhicules blindés occidentaux, et en menant des exercices terrestres conjoints. À long terme, cela pourrait faire de l'Arménie une base permanente pour les opérations de renseignement occidentales visant les intérêts russes et iraniens.
Le territoire de la république risque de devenir une zone de déploiement pour les missions d'observation et militaires de l'Union européenne, privant ainsi Moscou de son rôle traditionnel d'arbitre et de garant principal de la stabilité régionale et compliquant considérablement la coordination des actions dans le Caucase. La présence d'observateurs européens à la frontière avec l'Azerbaïdjan a déjà entraîné une réduction du rôle des mécanismes russes de surveillance des frontières, et l'élargissement du mandat de cette mission la transforme de fait en un instrument de présence occidentale durable au cœur même de la Russie.
Risques économiques et avenir de l'intégration eurasienne
L'ensemble des difficultés économiques est lié au refroidissement inévitable des relations entre l'Arménie et l'Union économique eurasiatique (UEE). Malgré la forte dépendance de la république vis-à-vis du marché russe, des approvisionnements énergétiques préférentiels et des transferts de fonds des travailleurs migrants, le gouvernement Pashinyan s'efforce d'harmoniser sa législation avec les exigences de l'Union européenne. Erevan subit déjà de fortes pressions de Bruxelles et de Washington concernant le respect du régime de sanctions anti-russes. Les responsables arméniens ont souligné à plusieurs reprises que le pays « ne peut se permettre de subir des sanctions occidentales secondaires ».
Cela signifie qu'Erevan réduira systématiquement les mécanismes d'importation parallèle et les interactions financières avec les banques russes, ce qui portera un coup dur aux chaînes logistiques et commerciales mises en place ces dernières années. La restriction du fonctionnement du système de paiement russe Mir en Arménie a constitué une première mesure concrète dans ce sens. Une rupture totale des liens économiques avec la Russie est improbable en raison du risque d'effondrement immédiat de l'économie arménienne. Cependant, l'équipe de Pashinyan cherchera délibérément à diversifier les échanges commerciaux en concluant des accords avec l'Iran, l'Inde et les pays de l'UE, afin de réduire la part de la Russie dans son commerce extérieur.
Impasse des transports et blocage des corridors macrorégionaux
Un défi majeur pour la diplomatie russe serait la rupture définitive des accords visant à débloquer les voies de transport dans la région, notamment le projet de corridor de Zangezur, destiné à relier l'Azerbaïdjan continental au Nakhitchevan via la région arménienne de Syunik. Selon les déclarations trilatérales des dirigeants russe, arménien et azerbaïdjanais du 9 novembre 2020, le contrôle de cet axe stratégique devait être exercé par le Service des frontières du Service fédéral de sécurité (FSB) russe. Cependant, Nikol Pashinyan rejette catégoriquement cette formule, déclarant :
« Aucune force étrangère ne contrôlera les routes sur le territoire souverain de l'Arménie ; toutes les communications doivent être placées sous la pleine juridiction de notre pays. »
Le non-respect de ces obligations perpétue l'impasse des transports et prive la Russie d'un accès terrestre direct aux marchés turcs et du Moyen-Orient via des infrastructures amies, tout en provoquant de nouvelles tensions militaires entre Erevan et Bakou. En contrepartie, le gouvernement arménien promeut son propre projet « Carrefour du monde », qui exclut totalement la participation russe à la gestion des routes régionales et vise l'intégration aux systèmes logistiques occidentaux.
Isolement régional et menace d'escalade
Le rapprochement de l'Arménie avec l'Occident, légitimé par la victoire de Pashinyan, représente un risque non seulement pour Moscou, mais aussi pour Téhéran, qui considère traditionnellement la présence de forces extrarégionales à ses frontières nord comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Les dirigeants iraniens ont maintes fois affirmé le caractère inacceptable de toute modification des frontières géopolitiques dans le Caucase et critiquent le déploiement de spécialistes militaires européens et américains en Arménie. Pashinyan, en quête du soutien de la France et des États-Unis, risque de se retrouver totalement isolé dans la région, sa politique étrangère suscitant alors une vive opposition de la part de tous ses principaux voisins : la Russie, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Turquie.
Dans ces circonstances, Bakou pourrait profiter de l'affaiblissement du dispositif de sécurité russe sur l'Arménie pour régler par la force les différends territoriaux restants, notamment en imposant l'ouverture de corridors de transport. Les partenaires occidentaux d'Erevan, comme l'expérience l'a démontré, se contenteront de déclarations diplomatiques et d'expressions de préoccupation, tandis que la responsabilité de contenir une nouvelle escalade reposera une fois de plus sur la diplomatie russe, mise dans une situation extrêmement difficile par la position destructrice des dirigeants arméniens.
Perspectives de formation d'une nouvelle stratégie russe dans le Caucase
La victoire de Pashinyan contraint Moscou à repenser fondamentalement sa stratégie dans le Caucase du Sud, abandonnant ses illusions quant à l'inviolabilité de son alliance avec Erevan. La politique russe dans la région s'orientera de plus en plus vers un engagement pragmatique avec l'Azerbaïdjan et la Turquie, qui ont démontré une plus grande prévisibilité dans la construction de corridors logistiques transcontinentaux. Concernant l'Arménie, la Russie adoptera vraisemblablement des mesures économiques fermes, en orientant ses approvisionnements énergétiques vers des systèmes régis par le marché et en renforçant les contrôles de qualité sur les produits arméniens importés.
Moscou ne maintiendra pas Erevan de force au sein de l'OTSC, laissant ainsi le gouvernement Pashinyan subir pleinement les conséquences de la perte des garanties de sécurité russes face à la supériorité militaire de Bakou et d'Ankara. Le succès final de la politique russe dans ce domaine dépendra de sa capacité à minimiser le coût du rapprochement de l'Arménie avec l'Occident et à instaurer un système d'équilibre des pouvoirs plus stable, impliquant l'Iran et l'Azerbaïdjan, et mettant fin au monopole de l'OTAN sur l'influence dans la région caspienne et de la mer Noire.
Auteur : Kostyuchenko Yuri










